10 novembre 2022
Systèmes alimentaires Afrique Asie du Sud-Est

Disparition de Martine François

Notre collègue Martine François est décédée le 2 octobre 2022 et avec cette ultime mission sans retour, c’est un pan entier de l’histoire du Gret qui disparaît un peu.

Martine François a commencé sa carrière au Gret, après de brillantes études à la prestigieuse École Centrale, en bio-ingénierie et agroalimentaire (qu’elle complétera d’un DEA en génie industriel alimentaire).

Entrée au Gret en 1985, Martine est d’abord mise à disposition auprès du CEEMAT, Centre d’études et d’expérimentation du machinisme agricole tropical, une des neuf institutions qui fusionneront ensuite pour devenir le Cirad. En 1988, elle revient au Gret à Paris et réalise de nombreuses missions d’études en Afrique (Burkina Faso, Sénégal, Burundi, Rwanda, etc.) sur la transformation des céréales, et des fruits tropicaux en vue de production d’ouvrages techniques.

En 1992, Martine devient responsable d’une des principales équipes thématiques du Gret : Filières courtes agroalimentaires. Elle y développe de nombreuses activités dont un partenariat fort avec Enda-Graf au Sénégal pour œuvrer à la promotion des céréales locales et de leur transformation, initiant les premiers partenariats durables avec des ONG du Sud. Surtout durant cette période, Martine fut une des rares au Gret à travailler sur le champ français et européen, défendant l’idée que la coopération internationale devait autant s’appuyer sur le Nord que sur le Sud et que les compétences du Gret devaient s’exercer sur ces deux géographies. En France donc, au travers du programme Leader, fonds européen pour revitaliser le développement rural et agricole. En Europe, comme coordonnatrice de programmes sur l’agroalimentaire paysan et les produits européens dans sept pays. À partir de 2001, tout en restant au Gret, Martine obtient un statut de chercheuse du Cirad. Ses liens avec la recherche sont alors encore renforcés et elle participera à la création d’un GIS (Groupement d’intérêt scientifique) avec entre autres l’Inra et le Cirad, installé à la Bergerie nationale de Rambouillet, autour de la promotion de l’agriculture durable en France.

De plus en plus tournée vers les questions liées à la qualité de l’alimentation et au développement local, Martine contribuera, durant les années 2000 à l’obtention de la première AOP (Appellation d’origine protégée) de Pologne pour un de leurs fromages emblématiques, l’Oscypek, et de la première AOP slovaque, pour leur fromage Bryndza. Puis la première indication cambodgienne, avec le poivre de Kampot. Et de même pour le Cameroun avec le poivre de Penja. Elle continuera par ailleurs de monter des projets d’appui à la production et transformation agricoles, ainsi qu’à l’accès aux marchés pour les ménages ruraux, comme ce fut le cas sur la valorisation du karité au Burkina Faso. Et bien sûr aussi dans la région de Siem Reap au Cambodge, dans le cadre de la coopération décentralisée où le Gret intervient depuis plus de dix ans, ayant établi une relation forte avec le Conseil départemental des Hauts-de-Seine.

Et toujours dans ses projets deux principes fondateurs pour lesquels elle s’est constamment mobilisée : d’une part la place des femmes dans la transformation et la commercialisation des produits agricoles ; d’autre part la fidélité au « Small is beautiful » du Gret d’origine, privilégiant les micro-entreprises locales aux grosses entreprises agroalimentaires.

Surtout, sur ses projets et durant toutes ces années, Martine a recruté et formé de jeunes volontaires français et accompagné de jeunes collègues, africains comme asiatiques ; elle a aussi noué des liens forts avec des partenaires locaux et a permis que son savoir, son expérience et sa passion soient transmis aux nouvelles générations, au Nord comme au Sud.

Enfin, le mot « œuvre » la concernant n’est pas usurpé : Martine a beaucoup écrit. Elle a produit des ouvrages que l’on trouve aujourd’hui encore aux devantures des librairies africaines. Dès 1988, elle publia « Du grain à la farine » puis « Transformer les fruits tropicaux » dans la collection Le Point Sur, un des titres phares de cette collection. La liste est longue de ses contributions intellectuelles, à travers ses travaux de recherche, articles, contributions aux colloques et séminaires scientifiques.

Aussi à l’aise avec un paysan burkinabé qu’avec un chercheur de l’Inra, dans une coopérative féminine que dans les cénacles de la Banque mondiale, Martine incarnait l’originalité et la force du Gret et en maîtrisait tous les métiers et toutes les fonctions, entre volontarisme de l’action, exigence de la recherche et excellence de l’expertise.

Elle n’a jamais perdu de vue l’objectif de la solidarité internationale, avec une exigence éthique de contribuer au développement économique et social des populations les plus pauvres, les femmes rurales en particulier.

Nos pensées vont évidemment à son mari, Frédéric, à ses enfants, Nowenn et Anaëlle ainsi qu’à toute sa famille. Le Gret en faisait partie.