17 mai 2022
Services essentiels locaux Assainissement Eau Gouvernance partagée Sénégal

Echange autour des enjeux de la participation citoyenne dans les projets Eau et Assainissement

Dans le cadre du Forum mondial de l’Eau, l’Agence française de développement (AFD) a organisé le mardi 22 mars une live session au sein de l’Institut français de Dakar. À cette occasion, Mame Tacko Diallo, coordinatrice de la Plateforme des OSC de l’eau et de l’assainissement au Sénégal (POSCEAS) et Thomas Lejeune, représentant adjoint du Gret au Sénégal, sont intervenus sur les enjeux de la participation citoyenne, au cœur du projet Diss’Eau. Retour sur ce dialogue fructueux.

D’où vient l’idée au cœur de ce projet et comment est née votre collaboration ?

Mame Tacko Diallo : Tout a démarré en 2018, l’année où la POSCEAS a été créée sur la base du constat que la société civile de l’eau et de l’assainissement au Sénégal avait du mal à faire entendre sa voix  auprès des acteurs du secteur. La société civile connaît pourtant très bien les terrains et les réalités locales, a des idées et peut, si elle est associée aux prises de décisions, y apporter sa vision et un ancrage local nécessaire. Rattachée au CONGAD, la POSCEAS compte aujourd’hui 75 associations membres locales, nationales et internationales, et s’impose progressivement comme un acteur sectoriel important.

Thomas Lejeune : En 2018 également, le Gret publiait un ouvrage intitulé « La participation citoyenne, un levier pour des services plus étendus, plus fonctionnels et plus justes ». Ce travail analysait comment une meilleure participation des usager·ère∙s n’est pas seulement une fin en soi pour la redevabilité mais permet aussi d’améliorer concrètement la qualité des services. Le Gret et la POSCEAS ont donc saisi l’opportunité d’un appel à projet de l’AFD pour proposer cette action dont le but principal était de tester des innovations visant à mettre les usager∙e∙s, les citoyen∙ne∙s au cœur de la vie des services et des politiques publiques sectorielles d’eau et d’assainissement au Sénégal.

Mame Tacko Diallo, coordinatrice de la Posceas,  © Gret

En quoi ce projet est-il atypique ? 

TJ : D’abord, il est assez rare qu’un projet dans le domaine de l’eau et de l’assainissement s’intéresse exclusivement aux questions de gouvernance et de participation citoyenne. Dans ce secteur, c’est souvent la réalisation des investissements qui prime, même si des mesures d’accompagnement existent. Dans notre cas, il est possible de se pencher, avec l’appui d’une université et d’expertises variées, sur cette question de la gouvernance et de la participation. Ces deux sujets sont essentiels pour garantir la qualité et la durabilité des investissements qui sont réalisés par ailleurs.

Ensuite, le projet revendique une démarche d’innovation et d’évaluation transparente des expérimentations. Il n’y a pas de tabou : l’Université Gaston Berger de Saint-Louis mène ce travail avec un regard exigeant et on se questionne franchement sur l’appropriation des innovations proposées ou sur la représentativité de la société civile appuyée par le projet.

Quels sont les changements attendus par votre action ?

MTD : Le premier changement souhaité est que, demain, les usager∙ère∙s soient associé∙e∙s aux décisions importantes concernant leur service d’eau et d’assainissement, notamment lorsque des extensions de réseau sont planifiées, pour que cela corresponde aux besoins locaux et que ça ne soit pas décidé seulement en capitale dans un bureau. Mais aussi pour le suivi de la qualité de leur service : par exemple, si les usager∙ère∙s sont à même de rapporter, via des canaux efficaces, les difficultés sur le forage d’une localité isolée qui est en panne depuis plusieurs jours, on gagne en réactivité et la sécurité de l’approvisionnement est mieux assurée. Un autre exemple est celui du dépotage sauvage des boues de vidange issues des fosses septiques que l’on observe encore souvent aux abords des localités : si les citoyens ont un canal efficace de signalement, ces pratiques peuvent cesser.

Le second objectif concret est que la société civile du secteur, via la POSCEAS notamment mais pas uniquement, participe à des réunions annuelles de bilan de la politique sectorielle de l’eau et de l’assainissement durant lesquelles les progrès et les difficultés sont présentés et discutés. La société civile pourra ainsi mieux comprendre les intentions, formuler des propositions et soutenir ces politiques le cas échéant.

Thomas Lejeune, Responsable adjoint du Gret au Sénégal,  ©Gret

Quels sont donc vos axes de travail concrets ?

TJ : Le premier axe de travail repose sur l’expérimentation de plusieurs innovations au service de l’objectif fixé. Par exemple, nous avons développé ce qu’on appelle « un jeu sérieux » (serious game). Ce jeu de plateau s’appelle F’eau ba deg’eau (« jouer jusqu’à s’entendre » en wolof). Son objectif est de simuler la vie d’un service d’eau en milieu rural, de montrer les contraintes des différents acteurs, d’inverser les rôles (un usager devient opérateur ou un agent du ministère devient usager).

Pourquoi le jeu ? Car cela permet de sortir des postures habituelles, de décaler un peu le regard.  Pourquoi sérieux ? Car cela permet de mettre en lumière les interactions entre acteurs, de mettre en débats les difficultés, de formuler des améliorations.

La seconde innovation à laquelle on s’attaque consiste dans le déploiement d’une solution numérique, qui combine téléphone mobile, radio, internet et qui permet de faire remonter les « points noirs » des services d’eau et d’assainissement en milieu rural, c’est-à-dire les dysfonctionnements fréquents à un endroit. Cela permet ensuite d’orienter la résolution des priorités.

MTD : Le deuxième axe de travail est de renforcer la POSCEAS dans sa structuration et sa montée en compétence. Il s’agit d’abord de consolider son organisation, ses capacités de gestion, son déploiement via des relais dans les régions : cinq régions sont concernées aujourd’hui. Il s’agit de renforcer les capacités de la POSCEAS et ses membres sur des sujets tels que les cadres sectoriels (qui fait quoi), le financement du secteur (qui paie quoi), le déploiement du budget programme au Sénégal, l’impact du changement climatique, le genre ou les techniques de plaidoyer. La POSCEAS sera ainsi en mesure de contribuer efficacement aux décisions sectorielles.

Comment ces actions ont-elles été accueillies par les différents acteurs ?

MTD : Très bien jusqu’à présent. Bien entendu, il a fallu expliquer au départ que l’objectif est d’être une société civile constructive, de proposition. Et nous avons pu obtenir le soutien des autorités au plus haut niveau au démarrage du projet. Lors des premières activités comme la construction du jeu, tous les acteurs étaient représentés, depuis les directions du ministère jusqu’aux représentant∙e∙s des usager∙ère∙s, en passant par les opérateurs privés, les collectivités locales, des journalistes. À vrai dire, les acteur.rice.s présent∙e∙s nous ont confié que cela faisait bien longtemps qu’ils ne s’étaient pas retrouvés, d’égal à égal, à collaborer durant plusieurs jours. Le dialogue est important, et on a contribué ici à le recréer. 

Comment voyez-vous la suite, en lien avec cette démarche d’innovation ?

TJ : À dire vrai, on a encore du pain sur la planche puisque le projet a démarré depuis un peu moins d’un an et demi et doit durer 4 ans. Il s’agit donc d’abord de poursuivre les expérimentations et de les évaluer avec l’Université Gaston Berger et l’ensemble des acteurs impliqués. Ensuite, les enseignements seront partagés, échecs comme succès. Pour les expérimentations concluantes, on espère qu’elles pourront être adaptées et répliquées par d’autres acteurs de l’eau et de l’assainissement, voire adaptées à d’autres services essentiels : on commence à  travailler sur des questions d’électrification notamment.

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